25.10.18

Atelier écriture Fresnes 1

Je vous écris cette présente lettre qui va vous raconter ma sombre histoire. Je suis âgé de 25 ans, je suis né en 1917. Je suis né et j’ai vécu en terres polonaises. Je suis d’origines juives, artisan boulanger de père en fils. Mon père, ma mère, mes deux petits frères et moi, travaillons tous dans notre boulangerie familiale située au 15, rue de Montparnasse (d’où mon surnom « Robert de Montparnasse »). Je suis assez robuste : 1m82, 85kg. Une tête en forme de pain de campagne, une grosse moustache avec de longues bouclettes aux bouts, et, c’est triste à dire, mais j’ai une calvitie précoce pour mon âge. Je suis marié depuis mes 20 ans à Lucile et nous étions très heureux. Je n’oublierai jamais son parfum de lavande et sa douce petite voix.
Depuis quelques années, ces maudits nazis nous ont complètement envahis, il y en a partout, à chaque coin de rue, au marché, dans les commerces… Leur prise de pouvoir fut totale sur nous et notre famille subît leurs vols permanents au sein de notre boulangerie.
Il était temps que je me retrousse les manches et que je les chasse le plus loin possible de chez nous.
Mon petit frère, Alex, me présenta à un ami qui, à son tour, me présenta à un autre ami qui était résistant. Il m’expliqua l’action de son groupe appelé F.T.P et je décidai de les rejoindre. Je devais faire mes preuves en montrant ce dont j’étais capable.
Ainsi, depuis deux semaines, j’ai commencé ma rébellion en empoisonnant à l’ammoniac, à petites doses, les pains destinés aux Allemands, pour les tuer à petit feu d’une mort silencieuse. Dans le journal, j’ai appris que certains nazis avaient été empoisonnés et je rapportais la nouvelle uniquement à ma famille. Mon action a évolué avec le temps, les doses de poison aussi, afin de tuer le maximum d’Allemands. Les juifs, ceux de notre race, nous les nourrissons sans ticket de rationnement, uniquement en argent. Nous demandons leur carte d’identité à chaque client pour vérifier leur appartenance raciale.
Un matin, sous un ciel nuageux, nous recevons une équipe de Boches qui casse toute la boulangerie et y met le feu.
Les membres de ma famille et moi-même fûmes passés à tabac sous une rafale de coups violents.
Le gradé avait annoncé la couleur :
– Bande de chiens, vous nous empoisonnez et vous êtes juifs !!!
Les cris et les larmes sortaient en abondance de nos corps estomaqués, nous n’avions plus de force, nous avions été dénoncés comme étant juifs. Dans la rue, un satané camion boche était stationné, nous avons essayé de nous rebeller, mes frères et moi, contre les Boches qui nous forcèrent à rentrer dans le camion. Nous fûmes tous jetés dedans comme de vulgaires chiens. Encastrés à l’intérieur, les uns sur les autres, avec un grand nombre de personnes venant de rafles précédentes. L’air était restreint, il était difficile de respirer, certains tombèrent dans les pommes, d’autres crièrent dans l’angoisse. Tout le monde est dans une panique totale quant à son sort. Ils nous emmenèrent vers une direction inconnue. Puis nous sommes arrivés devant un grand bâtiment grisâtre. A la sortie du camion, un soldat nous mit une cagoule sur la tête.
L’un des SS m’emmena dans une pièce sombre. Je fus attaché à une chaise et roué de coups.
– Pourquoi tu as empoissonné les pains pour nous tuer ? Qui est le chef ?
Je ne cédai pas, aucun mot ni bruit ne sortait de ma bouche. Un autre garde prépara ses outils afin de me torturer. Sous mes larmes de douleurs, j’y ai perdu mes deux pouces, passés sous la tenaille de ce boucher. Rien à tirer de cet interrogatoire. Ils me jetèrent dans un camion, seul et sans ma famille. J’ai été torturé pendant douze heures puis admis à la prison de Fresnes en tant que terroriste. J’y ai passé six mois, sans aucune liberté, ni aucune nouvelle de ma famille.

Sept jours après, je me réveille dans un camp, je cherche partout mais ne vois aucun membre de ma famille. Je suis dans une cage barbelée, remplie de terre sèche. Un homme squelettique me dit que nous allons tous y laisser notre peau. Je lui dis :
– Je refuse de mourir juste parce que je suis juif.
– Nous le sommes tous dans ce camp, me répond cet homme qui avait rendu les armes et était prêt à rendre aussi l’âme.
Le temps passe, passe…
Cela fait cinq mois que je suis dans cet abattoir maudit, l’odeur de la mort est palpable.

 

    Bernard, Fresnes 2018